Ti Félix

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« Allez visiter la maison de Ti Félix » m’a dit, il y a deux ou trois jours, un promeneur fort sympathique. « Vous verrez, le coin est magnifique et l’histoire drôle ». Il avait une queue de cheval, et m’avait raconté venir de région parisienne. Il était tombé amoureux de la pointe du Raz et ne l’avait jamais quittée.

Goulien, cap sur le sud ouest, nous nous éloignons de la réserve ornithologique que nous avons vue avant-hier. Le temps est doux, des orages sont annoncés, mais ce n’est pas certain. Jean-Yves, le fermier rencontré il y a quelques jours, m’avait dit qu’il n’y en aurait pas. Il fait cependant bien moins chaud, un temps idéal pour marcher. La terre est souple, c’est très agréable pour mon genoux douloureux qu’il faudra bien opérer un jour.

Les paysages s’enchainent, toujours aussi beaux, un rien mélancoliques aujourd’hui, les nuages sont menaçants. Il n’y a pas de vent, pas de vague, la mer d’Iroise est calme, très calme. Pas de ligne d’horizon, juste notre imagination qui cherche la limite entre le ciel et l’eau. À nouveau, la pointe de la chèvre, sur la presqu’île de Crozon, en face, apparaît dans la brume, comme flottant dans le ciel. Parfois, les cailloux qui émergent en cette marée descendante rompent l’unité quasi sans ride et sans risée de la surface de l’eau.

Félix a construit sa maison en 1927 sur la lande de Menez Kermaden, à 150 mètres de la falaise. L’histoire raconte qu’il a un jour quitté sa femme qui voulait le battre avec une louche. Il aurait saisi l’ustensile alors qu’elle cherchait à le frapper, lui aurait rendu des coups, puis il serait parti chercher le calme dans une cabane qu’il construisit de ses mains, accompagné d’une vache, d’une poule, d’un canard et d’un chien. Il dormait dans l’unique pièce dans un hamac. Ancien marin d’état, il avait une petite retraite qui lui permettait de vivre. Il partait cependant en bordée, et revenait en chantant à tue-tête. C’est pendant une de ces sorties que le chien mangea le canard – c’est curieux, les canards sont souvent destinés à être mangés, comme dans Pierre et le Loup ! –. L’histoire dit qu’il mangea également la couette de plumes dont se couvrait Felix.

À sa mort, Félix aurait demandé que sa maison resta ouverte pour que le promeneur puisse s’y réfugier ou  dormir, les jours de tempête.

La maison – Ti en breton – est ouverte. L’endroit est d’une quiétude remarquable. Il fait bon entrer dans la seule pièce où l’histoire de Félix est racontée. La cheminée n’est plus allumée, selon la volonté du défunt.

Contournant la maison, nous trouvons une tente plantée là, une jeune femme ensommeillée en sort. Lui est déjà dehors, ils ont campé là, la terre souple doit être accueillante.

Sur le chemin du retour, nous croisons un couple, il me regarde avec insistance : « mais je vous connais ! ». Nous nous sourions, c’est lui ! « Nous revenons de la maison Ti Félix, quelle belle promenade ! merci ». Là encore, une rencontre, des mots simples, se situer, « d’où venez-vous ? ». Lui a travaillé dans l’est parisien. Curieux comme les lieux se retrouvent, loin, sur le chemin des douaniers, le GR34.

Au loin, les nuages s’amoncellent. Il va pleuvoir, un tout petit peu, quelques goutes à peine suffisantes à enlever le sable sur la voiture. Savoir saisir l’instant de la rencontre, de l’humanité qui marche, sympathique.