Paris, Manifestation du 1er mai

Fête du travail, 1er mai, manifestation cette année largement marquée par la récente et indigne loi sur la retraite. Je suis rentré hier d’une semaine douce et sensible avec Pascale, ma fille Mathilde et mon petit fils Naïm. Je crains cette manifestation, les annonces de débordements laissent envisager des heurts, des violences ; je ne me suis pas trompé.

Place de la République, très vite, je repère ce personnage drôlatique, grimé, devant le camion d’EELV. Je change d’objectif, j’ai pris aujourd’hui un 35mm que j’adore, le Zeiss Milvus ƒ/2, et un Zeiss 100mm ƒ/2 makro planar que j’utiliserai pour les portraits. Changement donc, et rencontre émouvante avec un copain, quelqu’un que j’aime beaucoup. Nous avons des choses à nous dire depuis deux ans, des blessures non dites, vite prendre la photographie, dire quelques mots réparateurs, je crois, j’espère. Moi, ça m’a fait du bien, j’espère qu’à lui aussi.

L’orage éclate, puissant, des trombes d’eau, j’ai juste le temps de me réfugier sous un auvent de bistrot envahi par des manifestants qui essayent comme moi de se protéger. Quelques photographies, chance, j’ai laissé mon 100mm. Au loin, certains bravent la pluie dense. Un violent coup de tonnerre semble donner le départ de la manifestation et sonner la fin de l’orage. Les premières centaines de mètres seront tout de même mouillées.

Je choisis le cortège qui passera par Bastille. Mauvais choix. Très vite, les détonations se font entendre, les odeurs de gaz apparaissent. La manifestation est bloquée, j’essaye de contourner le point de violence et je me retrouve, bien contre mon grès, au beau milieu de la mêlée. Les black blocks, les idiots utiles des gouvernements. Les charges et contre charges provoquent des mouvements violents effrayants.

Changement de cortège. Il y a un monde fou, la manifestation a été séparée en deux. Chance, je tombe très vite sur Basile, très bon photographe du groupe des photographes d’Alternatiba dont j’ai fait partie des années. Nous sommes heureux de nous voir, la pandémie est passée par là. Il me dit qu’il y a toujours de la place, délicatement, se souvenant de blessures anciennes, et que la mienne est toujours vacante. Délicat Basile. Nous parlons photographie, il sourit à voir mon matériel apparemment si inadapté au contexte de la manifestation, une photographie lente, loin du réactionnel, de la vitesse souvent nécessaire pour capter le moment. Il peut compter sur moi, le groupe aussi, à la rentrée.

Fin de manifestation, un saxophoniste. Je le prends en photographie avec sa compagne, il me voit, me sourit, une invitation à discuter : il ne faut jamais refuser. Je lui dis que j’ai joué de son instrument il y a… 57 ans ! Il me prend au mot : « Celui-ci ? Alors tu es venu en Sardaigne ! ». Il me raconte l’histoire de l’instrument, celui d’une ancienne copine qui l’a plaqué, mais qui lui a laissé le saxophone. Nous rions, au loin explose les grenades, la place de la Nation, je n’y arriverai pas. 

Énorme manifestation, je crois, mais sentiment qu’une énorme colère, qu’une violence terrible peut se libérer à n’importe quel moment. Encore et toujours je le dis à la suite de Roland Gori : Sur quelles ruines pourrons-nous enfin construire un nouvel humanisme ?