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Mon frangin (la suite !)

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Aujourd’hui, c’est fête, j’ai vu mon frangin, et comme on commence à avoir de l’âge, on a nos petites habitudes, notre lieu de rendez-vous, notre restaurant, nos sujets de prédilections… bref, on est contents de se voir.
Je ne lui ai pas encore raconté l’Algérie, mais on commence évidemment par un sujet douloureux : les résultats des élections. Dans l’Aisne, Bardella le fasciste a fait plus que tous les autres partis réunis ! À Laon, 41%, et dans le village où il habite, où le seul étranger paraît être le berger allemand du maire : 56% et plus. « M’étonne pas que je n’arrive pas à être maire ! » me dit-il !
Rendez-vous donc, dans la cathédrale, je suis en train de faire des photographies avec un Mamiya C220 argentique qu’on m’a donné. Les choses sérieuses commencent, je passe dans les jours qui viennent à la chambre photographique, tout paraît fonctionner, les objectifs, les réglages, j’ai les plans-films, la loupe, le drap obscurcissant, mon labo est prêt pour tirer et développer les films, il ne me reste plus qu’à me tromper, j’ai hâte.
Il est grognon aujourd’hui mon frangin : « Bon il y a du monde, on va manger et on verra après, j’ai peu de temps, une réunion à 14 heures, et il faut aussi que tu vois ma moto ! ». Un monstre de plus de 400 kilos, avec des hauts parleurs de 350W… le truc tout sauf discret. C’est un vieux motard, mon frangin, que jamais ! Mais ma stratégie est en place :
« On va faire des photos devant une porte !
– Oui, mais il y a du monde ! (on essaie quand même d’être discrets !)
– On sera cachés ! regarde, là, c’est bien, frappe à la porte comme si tu étais prisonnier !
– Ah ! oui, là c’est bien ! »
Il résiste peu, il sent bien que je suis l’ainé !
Réglage du flash, on attend comme deux adolescents innocents que les visiteurs passent et repassent, et hop, sept photos, on vérifie la posture, c’est dans la boite :
« On va manger ! me dit mon frangin.
– Non, regarde, tu peux aussi sortir de cette porte, et faire l’ahuri ! »
La deuxième porte est juste à côté, réglage rapide, six photos, la première est loupée on ne s’était pas mis d’accord, je me marre toujours autant, lui aussi ! Restaurant maintenant.
C’est un petit établissement dans une ruelle juste devant la cathédrale, un peu caché. Le patron nous aime bien, il a compris nos rendez-vous même s’il ne connaît pas nos turpitudes adolescentes. Souvent, on prend un café à la fin, et il nous en offre un deuxième. Il a l’air triste, souvent, inquiet, comme tous ces petits commerçants qui ont un mal fou à se remettre des années COVID épouvantables. Lui a ensuite subit de profonds désordres dans son bâti dus à l’ancienneté du bâtiment qui date, peut-être pour ses premières caves, du 14 ou du 15e siècle.
Mon frangin me parle rugby, j’adore ça, j’y ai joué un peu, rapidement blessé à l’épaule, et surtout conscient que la musique au niveau où je voulais la faire et ce sport extraordinaire n’étaient pas compatibles : « Tu te souviens de ce qu’on faisait quand on tombait ? On se protégeait des coups ! ». Un sport de dingue, mais un esprit exceptionnel, le sens du groupe. « Tu te rends compte, mon fils aime le foot ! j’ai dû rater quelque chose dans son éducation ! ».
« Mais je ne t’ai pas raconté l’Algérie, frangin ? » et je ne sais pas comment commencer. Lui, il a vécu les mêmes choses que moi, le plan d’Alger jauni au-dessus de la table de la cuisine, la photographie de la grande poste dans la salle de séjour, les cris de ma mère pied-noir, sa folie, sa volonté de détruire son mari, ses enfants ; souvent nous nous considérons comme des survivants, nous lui avons résisté, jusqu’au bout et la dispersion de ses cendres ; mais que ce fut dur, parfois, et combien de fois nous sommes-nous épaulés pour résister aux pièges indignes qu’elle avait laissés un peu partout après sa mort ; le moindre objet venant d’elle pouvait être porteur d’une blessure, un simple cadre un jour, et ce qu’elle y avait caché et qui a failli me détruire. Peut-être cette affection profonde qui nous lie vient-elle de là.
Et je lui raconte, l’objectif initial, retrouver des traces d’un passé lointain qui n’est pas le mien, revoir des rues, Hussein Dey… pour finalement y renoncer, sans regret, sans aucun regret même. J’y ai trouvé autre chose : des goûts de mon enfance, bouleversants, des personnes attachantes, aimantes, protectrices ; elles prenaient soin de moi, elles me protégeaient, sans savoir quelle merveilleuse symbolique elles mettaient en jeu : l’Algérie me protégeait de moi-même, d’elle… Je n’ai pas vu Hussein Dey, j’ai vu Kader, Mohammed, Kouider, Aïcha, Abdel-Hamid, Thammeur, Amidat, Fatiha… le sable du désert effleuré, la peur des contrôles, des dos d’âne, l’affection qu’on me portait au-delà du tragique de l’histoire commune. J’ai écrit un soir, à Pascale mon épouse, à sa grande stupéfaction : « J’ai l’impression que ce voyage m’apaise ». J’en suis maintenant convaincu.
« Bon, j’ai une réunion, vite, viens voir la moto ! ». Un monstre mécanique, magnifique, je comprends qu’on puisse aimer cela. On va prendre les premières photographies en dehors de la cathédrale, « Mets-toi là ! ». Il adore la moto, depuis qu’il est adolescent, j’aime son plaisir à me la montrer…
Ah oui, peut-être, évoqué au cours du repas, tous les deux, un voyage en Algérie, entre frangins, on verra, il n’est pas chaud, pas envie, pas envie de voyager. De voyager où d’ailleurs ? On verra, on a le temps…
Le grand angle, avec et sans le casque, la cathédrale derrière, qui nous surplombe, nous protège peut-être, depuis toujours.
 

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