Lieu singulier

Un premier livre photographique édité, c’est quelque chose d’important !

« Lieu singulier », un livre de portraits réalisés en septembre 2020. Émotion, d’abord, car j’ai beau avoir édité de très nombreux articles musicologiques, pédagogiques, avoir participé à des livres, des disques, l’arrivée d’un nouveau texte, d’un nouvel ouvrage est toujours importante. Celui là est le résultat de rencontres qui datent, pour certaines de dizaines d’années, du temps où certaines des personnes photographiées étaient mes élèves, ou des parents d’élèves, nous étions jeunes.

Ce livre est édité par Corridor Éléphant, maison d’édition associative qui publie des premiers ouvrages de photographes en édition limitée, numérotée, signée et certifiée par un cachet à froid.

Interview par l'éditeur

Pourquoi faire du portrait ?

Parce que le portrait est une présence à l’autre, une présence de l’autre, deux termes indissociables. Dans le temps de la photographie, les sujets me parlent et me livrent des détails de leur vie si importants pour eux. J’ai l’impression que l’image qu’ils m’offrent ne leur suffit pas : « ne me réduisez pas à cela ! » semblent-ils me dire. Et ils me racontent ce qui les envahit sur le moment.

Yann, éboueur que j’ai photographié pendant le confinement, m’a parlé de sa mère malade, de sa sœur, de son poignet blessé, de sa peur… Je sais qu’il a été opéré, son camion s’arrête toujours quand je le croise et nous parlons. Pascal m’a raconté son père diabétique, ses baignades adolescentes dans la Marne, ses lapins et son hamster qu’il avait enfant et qui s’appelait Chocolat. D’autres m’ont raconté leur exil, leurs douleurs, leurs désirs ou leurs peines. Pour cette série en particulier, on m’a raconté des enfants, les tatouages dont on est si fier, des relations à l’époux… Ces moments précieux m’ont fait entrer dans une foule de détails de la vie de beaucoup de personnes. Ils tissent l’image d’une humanité belle, émouvante et fragile. Je ne pourrais pas faire de photographie sans relation à l’autre, le portrait s’impose à moi, intensément.

Comment êtes-vous venu à la photographie ? Que vous apporte-t-elle ?

J’ai toujours pratiqué une photographie familiale dans le souvenir d’un professeur étonnant en classe de collège. Il avait monté un club photo, nous partions sur nos vélos avec nos petits Instamatics dont nous discutions les réglages passionnément : soleil ? nuages ? pluie ? Ça nous paraissait tellement important !

J’ai ensuite pratiqué, dans mon métier de musicien, la musique ancienne et la recherche musicologique à haut niveau. Progressivement, j’ai envisagé une autre expression artistique et la photographie s’est imposée : exposition, développement, équilibre, nuances, contrastes, forme, mais aussi contrepoint si important pour Willy Ronis… Tous ces termes sont communs à la musique et à la photographie. Elle me permet, comme une fugue de Bach ou une sonate pour violon de Chostakovitch, d’appréhender un monde, de le construire.

Pourquoi le choix du N&B ?

Ted Grant disait qu’en couleur on photographie les vêtements des gens, en noir et blanc leur âme. Je ne suis pas vraiment d’accord avec cela, c’est difficile de penser qu’on peut atteindre le « noyau » d’une personne en 1/100e de seconde. Disons qu’au-delà d’une esthétique qui me plaît, le noir et blanc permet de focaliser l’attention du spectateur sur autre chose que des détails dont je ne suis pas maître. Je ne photographie pas de modèles apprêtés, je n’utilise pas de « mood » dans mes portraits car je privilégie quasi exclusivement la rencontre fortuite. La posture, la globalité d’une personne me semblent plus accessibles en noir et blanc. C’est ensuite qu’on peut essayer d’entrer dans les détails de l’image. Les gens sont d’abord « entiers ».Le noir et blanc ajoute une esthétique intemporelle qui m’intéresse. Il est intéressant de confronter une même série dans deux versions comme je le fais actuellement dans un travail sur la représentation familiale. Cela ouvre souvent un abîme d’interprétations.

À qui destiniez-vous ce travail lorsque vous l’avez débuté ? Et aujourd’hui ?

Le projet était d’en faire « quelque chose », sans savoir quoi. J’espérais une nouvelle exposition dans le lieu où les photographies ont été prises, une exposition sur le confinement dans une petite ville de grande banlieue, souhait vite refroidi.

C’est plus tard, quand l’urgence de la vie s’est un peu calmée et que j’ai pu y revenir, que j’ai été saisi de la puissance de cette série : ce qui s’offrait à mes yeux me paraissait tellement beau, tellement humain dans la diversité des personnes, des postures. J’ai envoyé, sur un coup de tête il faut bien le dire, un pdf rapidement préparé à Corridor Éléphant qui m’avait exposé en ligne deux ans auparavant. À ma grande surprise, j’ai eu aussitôt une réponse : « parlons-nous très vite ! » Le livre, comme le furent le disque et le concert, est d’abord un grand bonheur.

Qu’en faire ensuite ? Deux choses au moins. À la manière d’un August Sander ou d’un Helmar Lerski que j’admire profondément sans revendiquer leur immense talent, je vais continuer la série, peut-être en serrant les portraits, en changeant de focale pour rechercher les expressions, la douceur ou la dureté du regard, les sourires ou les larmes qui perlent dans les yeux après le court récit de vie qui vient de m’être livré.

Évidemment, une exposition s’impose à moi, pour voir des personnes regarder les photographies d’autres personnes qui leur ressemblent en se disant, peut-être : en quoi me ressemblent-elles ? est-ce que je suis comme cela ? qu’est-ce qui m’appartient dans ce que je vois ? Les gens arrêtés à regarder l’autre, figés devant un portrait, sont toujours fascinants. Peut-être est-ce cela, le Locus solus, un lieu singulier, un espace intermédiaire qui réunit, qui rend possible une expérience d’échanges et de partages entre celui qui est vu et celui qui regarde.