Le piège !

Deux expositions aujourd’hui, à la Fondation Henri Cartier-Bresson : Paul Strand ou l’équilibre des forces, et Henri Cartier-Bresson, Helen Levitt – Mexico. Deux très belles expositions. Paul Strand, magnifique photographe du sensible, ses portraits m’envoutent, me ramènent aux sensations que j’éprouve lorsque je regarde ceux d’August Sander ou d’Helmar Lerski. Il photographie des gens, dans la rue, non apprêtés, dans leur environnement. Sa photographie rend hommage à leur beauté, à leur quotidien, et tisse un monde qui pourrait être beau, malgré la souffrance intrinsèque qu’on y devine. Les portraits du Ghana ou de l’Écosse sont bouleversants. 
Curieuse sensation en revanche, dans la partie qui confronte les photographies mexicaine d’Helen Levitt et d’Henri Cartier-Bresson. Les photographies d’Helen Levitt sont belles, rigoureuses, une photographie de la vie prise sur le vif (si tant est qu’elle n’a pas fait jouer certaines scènes comme pouvait le faire Willy Ronnis, par exemple). Et puis on passe à la photographie d’HCB et là, le choc. C’est magique, une puissance formelle, émotionnelle, politique. Cartier-Bresson construit un monde dans chacune de ses photographies. Un visiteur m’aborde, il a un fort accent anglais, il a vu mon appareil photographique que je porte en bandoulière. « Cherchez-vous l’instant décisif ? ». Nous rigolons, discrètement certes, nous sommes polis, mais nous nous amusons. « Je ne suis pas certain de pouvoir le trouver ! c’est quand même très difficile ! ». Nous parlons un peu, fort sympathiquement. La visite continue. Il faisait en fait allusion au titre américain d’un livre de HCB, The decisive moment. Le titre est celui de l’éditeur, le titre français était Images à la sauvette. Mais Cartier-Bresson y cite le cardinal de Retz « Il n’y a rien dans le monde qui n’ait son moment décisif, et le chef-d’œuvre de la bonne conduite est de connaître et de prendre ce moment. » On en a fait la marque de fabrique du photographe.  C’est pourtant ce que l’on cherche, dans la photographie de rue, ce moment magique, que l’on ne maîtrise pas toujours, qui peut être là sans qu’on s’en aperçoive, qu’on laisse souvent passer. Alors, quelques fois, il faut aller le chercher, cet instant décisif.
Bien entendu, promenade ensuite pour aller reprendre le train, une bonne demi-heure de marche. Il fait beau et froid, nous marchons, je n’aurais pas le temps de prendre beaucoup de photographies. La photographie de rue est un exercice difficile. Il faut aller vite, prendre des décisions rapides. Ma photographie, un peu lente, ne s’y prête pas toujours. J’ai réglé mon appareil en « tout manuel ». Il est perfectionné, un excellent plain-format, comme on dit, un 5Ds, 51 millions de pixels, une bombe photographique qu’il faut apprivoiser. Le moindre défaut se voit, il faut faire attention. Et mes objectifs sont uniquement manuels eux aussi. La mise au point se fait en tournant une bague, au touché extraordinaire, très longue. Je suis loin des appareils très modernes qui font la mise au point ultra rapidement en sélectionnant automatiquement l’œil ! Je suis lent, tant pis, j’ai privilégié une esthétique photographique à la mécanique. Aussi, parfois, je vois des photographies que j’aurais pu faire ! Et dont le contexte n’était pas adapté à mon matériel. Rien ne prouve, d’ailleurs, que j’aurais réussi la photographie.

Mais quelques fois, on peut s’aider. Cette femme blonde était très attentive au « petit bonhomme vert » sur le feu tricolore, elle était pressée ! Simple alors, de ¾ arrière ou presque, à moins d’un mètre d’elle, de faire une mesure de lumière sur le ciel, une rapide mise au point sur le côté de l’œil, un cadrage sur une ligne de ⅓, et de prendre une seule photographie ! moins de deux secondes je pense.
Les gens assis, sur les bancs, étaient trop concentrés sur leurs lectures et leur digestion pour s’apercevoir que je les prenais en photo. Il fallait juste aller vite, il y avait du monde derrière moi qui arrivait.

Le chien, sur la couverture orange, attirait l’œil. Il fallait juste s’agenouiller, faire mine de le photographier, et d’attendre que quelqu’un entre dans le champ pour déclencher. Évidemment, le vieux monsieur hésitant m’a d’abord vu, puis a dirigé son regard vers le chien : « Que photographie-t-il, à genoux ? ». Il ne sait pas que c’était lui. 

Un piège photographique, en quelque sorte. 

Merci le chien.