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Le goût du couscous – Jour 8

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SAÏD

Journée un peu reposante, le début du voyage a été intense, j’ai besoin de calme même si je sais que le temps qui me reste en Algérie est très limité maintenant. La matinée sera calme, l’après-midi réduite à une visite chez mon ami Saïd le tôlier. Il n’y a pas de festin, de repas, de gueuleton, de réception ou autre repas prévu ce soir, mon système digestif est au repos. J’ai décidé, ce matin, d’essayer de retrouver la petite boutique de Mourad le photographe, éventuellement pour lui acheter une carte mémoire pour mon appareil photographique. Ce sera une longue et agréable promenade dans Dar Chioukh, mais je ne trouverai pas le magasin.

Toujours des maisons en construction, arrêtées, en cours, pas finies… Quelques fois, un étage est terminé, la façade est décorée, sans plus, l’armature métallique est toujours apparente. Et partout, la poussière qui permet de dater les constructions. Quand la brique est propre, elle est récente, quelques semaines, quelques mois au plus ; quand elle est poussiéreuse, alors le propriétaire a suspendu ses travaux, par manque de matériaux, par manque d’argent, en attendant que des jours meilleurs arrivent. Toutes les fenêtres sont munies d’une grille.

Le « temps des grilles » est arrivé pendant la décennie noire qui continue de marquer les esprits. La première fois que j’ai vu Kader, ce fut l’un des premiers sujets de discussion que nous avons eu. Il a tourné sur lui-même, un tour complet, me montrant les quatre coins cardinaux : ici 63, ici 27, là 15, ici 40… il parlait bien évidemment de morts. Et pas simplement de morts, mais de massacrés, d’égorgés, des têtes coupées posées sur une pique que tout le monde puisse les voir, et avec lesquelles parfois les assassins jouaient au football. À 17h, pendant dix longues années terrifiantes, tout le monde rentrait chez soi, rapidement et s’enfermait, ne sachant pas si la mort était déjà à l’intérieur de la maison, à la main du fils, du frère, du père ou du cousin… Les enfants disaient au revoir à la maitresse le soir, le lendemain matin parfois elle était morte, décapitée elle aussi, un massacre physique, psychique, la peur et la terreur. Tout le monde était une cible, Insoutenable. La société algérienne en fut profondément changée, un génocide interne, un suicide collectif.

Ma mère, sa mère et son frère vécurent des années compliquée après le départ indigne de leur père. Elle nous a dit un jour que que ma grand-mère eut la honte, un temps, de travailler pour un arabe, déchéance suprême. Elle faisait les comptes d’un boucher d’Hussein Dey, je crois, cachée sous le comptoir pour que les habitants du quartier ne le voient pas : petit racisme ordinaire des petits colons souffrants. L’arrivée dans le foyer de « Pépère », George Deparis, l’ancien combattant de la première guerre mondiale, l’homme qui tint pour moi le rôle de grand-père même si je n’ai jamais vraiment ressenti d’affection profonde pour lui, a certainement aidé le foyer. Mais tout cela resta d’une grande pauvreté.

Les habitants de Dar Chioukh, comme partout, construisent souvent dans un premier temps un garage fermé par une lourde porte en métal brut qu’ils mettent tout de suite en location. C’est une manière d’avoir un petit revenu de quoi compléter une maigre pension, un petit salaire de fonctionnaire, ou l’aide apportée par un membre de la famille qui travaille et qui aide, souvent, dix personnes à vivre. Un numéro de téléphone est écrit sur la plupart des garages, le contact nécessaire pour mettre en location, dans une ville où il n’y a pas ou peu de voitures.

Beaucoup d’hommes sont assis sur le trottoir, inactifs, à l’ombre, protégés du froid encore présent et du vent par leur kachabia, inactifs. Souvent ils me saluent par un « Salaam » plus ou moins sonore, auquel je réponds maintenant en arabe, l’un des seuls mots que j’arrive à prononcer. Les femmes ne me regardent pas en me croisant, elles ne me saluent pas. L’un deux me propose de le prendre en photographie, son compagnon se lève et s’éloigne. Des enfants, souvent, me suivent, curieux de voir cet étrange étranger avec son pantalon à poches, pratique pour le matériel, et sa drôle de casquette qui n’est pas d’ici.

Ma grand-mère et son compagnon ont regagné la métropole, comme on disait alors, en 1947 avec ma mère. Ils la suivirent ensuite, après son mariage avec mon père, dans le petit village de l’Aisne où il était né. Je crois que les deux femmes ne se sont jamais adaptées au rude climat et à la grisaille des villes picardes. Mon père avait fini la guerre en Autriche. Il me raconta qu’un jour de l’hiver 44, alors qu’il était dans la région de Strasbourg avec son régiment, son frère Moïse, lui aussi résistant, fut déclaré mort, tué par les allemands. Il réussit à « emprunter » la voiture d’un général français pour revenir chez lui, trois ans après son départ. Sa mère le vit entrer dans la petite maison que j’ai connue, lâcha le plat qu’elle tenait en main et qui se fracassa sur le sol en criant « Mon tchot ! », mon petit… elle revoyait un fils après avoir perdu son aîné. Quelques semaines plus tard, fin avril, alors que les combats ne consistaient plus qu’en pillages et en bombardements inutiles sur des petites villes autrichiennes, mon père reçut une lettre qu’il mit dans la poche de sa vareuse, il était occupé. Lors d’une accalmie, il la sortit et y lut que son frère n’était pas mort mais blessé et réfugié dans l’hôpital de la ville que son régiment bombardait avec application : toujours la grande vadrouille ! Il fut le premier français à pénétrer dans la ville, juste pour retrouver son frangin.

Une horde d’enfants me suivait lors de mon retour, des garçons qui restaient soigneusement à distance. Souvent les hommes enturbannés leur criaient des mots pour qu’ils s’éloignent et me laissent tranquille. Un groupe d’hommes était assis, toujours assis, à l’ombre d’un mur, attendant je ne sais quoi. Peut-être simplement le repas de midi. Ils me proposèrent de les prendre en photographie, ce que j’acceptais volontiers. Les enfants s’approchèrent, se firent pressants, gentiment. Ce fut leur moment ! Comment mettre un peu d’ordre ! Salgado donne la méthode : les mettre en ligne, et les faire passer un à un ! Pas besoin de parler la langue, juste des sourires et des gestes. Les hommes comprenant la scène sont venus m’aider avec de grands éclats de rire. Je leur parlais français, ils me répondaient en arabe, c’était drôle : dix enfants joyeux et heureux de poser devant moi. Une photographie collective ensuite, avant de m’apercevoir qu’Abdallah, passant en voiture, avait vu la scène, et me photographiait photographiant ! Il était rayonnant, je crois que tous appréciaient ma disponibilité envers chacun. Quelques centaines de mètres plus loin, le berger accepta également la photographie.

L’après-midi, visite chez Saïd le tôlier, le garagiste, le génie de la remise en état d’épaves automobiles. Saïd paraissait naturellement affecté, quelque chose d’insondable sur son visage qui me faisait penser à un clown triste, pas celui dont on se moque, celui qui n’arrive pas à prendre prise sur le réel. Il me montra fièrement ses « garages » remplis d’épaves en reconstruction, l’atelier de découpe de métal, de bourrellerie où il réparait les intérieurs, sa machine à coudre, les carcasses en cours de restauration, le camion « food truck » qu’il décorait, du « tuning » comme il me dit. Pas de pont dans ce garage, la plupart du temps les opérations se passent dans la rue, à la poussière. Saïd était heureux de me voir, et satisfait que je prenne des photographies. Il recevra, bientôt, un livre de celles-ci.

Mais que cache la tristesse de son visage ? Saïd est en petits morceaux, fracassé par la vie, un décès, à nouveau, une blessure ultime.

Georges Deparis vécut plusieurs années chez mes parents après la mort de sa compagne, ma grand-mère. Je me souviens de lui, assis à la table de la cuisine épluchant les légumes pour la soupe qu’il fallait faire pour la semaine, une soupe gigantesque pour six personnes encore dont deux adolescents sportifs pillant constamment le frigo. Il nous racontait souvent sa guerre, les canonnades qu’ils entendaient toujours dans son oreille détruite par une balle de fusil qui avait failli le tuer. Je me souviens surtout des humiliations qu’il subissait de la part de ma mère, les mêmes que celles que mon père gravement malade vivait, des hurlements : ma mère, une femme qui hurlait, tout le temps. Tous les jours, il partait à pied pour le cimetière, cinq kilomètres de la maison, rendre visite à sa compagne. Il fut abandonné dans la maison de retraite locale, à côté de chez moi, un jour de colère.

Aller en Algérie pour la première fois, et y relire l’histoire de ma famille dans un texte reçu d’un cousin perdu de vue depuis vingt ans. Quel paradoxe. Le soir, je n’ai pas pu manger, comprenant qu’un armistice devait être signé avec mon système digestif. Un quignon que Zaïra me donna surprise, et un petit bout de fromage, je dormais à 20 heures ; j’entrevis la tête d’Amidat qui venait s’enquérir de mon état, je ne bougeais pas, déjà assoupi ou presque, douze heures d’un sommeil réparateur.

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