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Le goût du couscous – Jour 7

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LES CADEAUX

Réveil difficile : les brochettes, le vent, la fatigue accumulée, l’altitude, la voiture, les dos d’âne institutionnels et les émotions ont eu raison de mon système digestif. Une sensation de tangage désagréable me prend quand je me mets debout. Malgré tout, je pars à Djelfa où Amidat m’a organisé la visite du musée avec Abdelhamid, un avocat, puis la découverte de gravures rupestres de Zaccar plus au sud, dans la montagne avec Mohammed, le nouveau docteur ; ne jamais rien refuser même si mon système digestif est à l’agonie.

Tout le monde est fier de me montrer ce musée, je suis le seul visiteur : gardiens, surveillants, je suis suivi par une cohorte qui tient à ce que je vois tout, les reproductions de piètre qualité de photographies du tournant du 19e siècle, les robes des belles du temps de la colonisation, les outils du désert, les reconstructions en plâtre de campement nomades,… La visite est courte, malheureusement, je ne savais pas que la digestion et l’équilibre étaient en relation. Rapidement, je dis à Abdelhamid que je dois m’asseoir, puis que je ne me sens vraiment pas bien. Je me retrouve chez lui dans son salon d’accueil à dormir, mes rêves tournent aussi en rond.

J’ai offert à mon hôte mon dernier livre photographique, « Lieu singulier », avec une belle dédicace. Les deux heures de sommeil profond remettent mon sens de l’équilibre à peu près en place, la famille m’accueille chaleureusement, Fatiha, Mustapha le fil et Maher le petit-fils. Je refuse toute nourriture mises à part deux dattes qui ne me font aucun bien. Abdelhamid me tend un paquet et je découvre un beau livre, tiré de sa bibliothèque consacré à Nasrédine (Étienne) Dinet, peintre français orientaliste converti à l’Islam, enterré à Bou Saadâ, une gloire locale, un peintre vraiment intéressant. Ce cadeau m’émeut profondément et me surprend. J’imagine son auteur cherchant chez lui quelque chose qui me fera plaisir, choisissant un livre de valeur. Je suis sensible à la portée symbolique, le livre d’un peintre tombé amoureux de l’Algérie, défenseur des algériens au début du 20e siècle. Ce ne sera pas le seul cadeau que je recevrai ce jour-là.

Le temps de voiture annoncé par Mohammed le docteur pour atteindre le site des gravures rupestres m’inquiète. Il est venu avec un de ses collègues, Mohammed le géologue, qui pourra me donner des informations sur les pierres que nous verrons et qui monte devant, privilège de l’âge oblige. Les dos d’âne me paraissent de plus en plus hauts et rudes.

Mon père a dû parcourir ces territoires semi-désertiques. Il a quitté la métropole un jour qu’on lui avait dit que des résistants avaient été arrêtés et qu’il risquait de l’être lui aussi. Tout quitter, sur le champ, sans prévenir, ne plus avoir d’ami, de famille, de lieu où dormir. Il réussit à aller jusque Marseille, puis s’embarqua pour Alger où il rejoint l’armée française, celle de Vichy. Lorsque les américains débarquèrent, le 8 novembre 1942, il fit partie des hommes qui refusèrent de tirer, qui furent mis en prison puis libérés pour intégrer l’armée d’Afrique. Cantonné à Blida, maintenant une banlieue d’Alger, c’est là qu’il fit connaissance de ma mère lors des permissions et des sorties autorisées. Il m’a raconté tardivement cette histoire, quand il venait chez moi jeune adulte. J’ai découvert à vingt ans et plus sa conduite courageuse et glorieuse que jusqu’alors ma mère interrompait par un « ça n’intéresse personne » lapidaire. Ses récits racontaient rarement sa bravoure, plutôt des scènes joyeuses, cocasses : une nuit qu’il était en reconnaissance avec son copain Henry entre les lignes, il se cacha en bas d’un haut talus. Une patrouille allemande arriva, se posta au-dessus et arriva ce qui devait arriver : ils urinèrent dans leur direction ; la Grande vadrouille.

La conduite de Mohammed le docteur était calme, mais la route souvent mauvaise. Un premier arrêt me permit de souffler, le vent violent nous bousculait. Mohammed le géologue nous montra l’effet érosif du vent sur les rochers. J’avais du mal à écouter. Le sable, au loin, formait un nuage magnifique. Rapidement, la route commença à monter, les longues lignes droites firent place à des virages qui n’arrangèrent pas ma situation. Mohammed le docteur s’en inquiéta : « Comment vas-tu ? ». Ma réponse ne le rassura pas. Vider mon estomac sur le bord de la route quelques minutes plus tard me permit de reprendre des couleurs et un peu de forces.

La visite fut faite par un guide éminemment gentil. Il aimait sa région et découvrait sans cesse de nouvelles gravures. Il nous proposa de monter au sommet de la montagne, peut-être deux cents mètres de dénivellation, une escalade facile pour un homme jeune, peut-être pas pour moi, et que les deux Mohammed me déconseillèrent ! Ne jamais refuser. Je n’ai pas regretté. Toute la montée, Mohammed le docteur et le guide furent attentifs à mes moindres pas. Ils me prenaient la main, me tenaient le bras, s’assuraient que j’allais bien, et je me laissais aller au soin et à la gentillesse, comme un enfant, c’était tellement agréable.

Le paysage qui s’offrit à moi était encore plus beau. En bas, les traces d’un village berbère étaient visibles. Régulièrement, le guide se penchait et ramassait une pierre, un éclat taillé de silex qu’il m’offrait, un grattoir, une lame tranchante. Je tenais mes cadeaux pour mon petit Naïm. La plus belle trouvaille fut une pointe de flèche grossièrement taillée, Naïm sera content. En haut, une lionne dans la pierre, une femme sexuée dans la roche, le sexe représenté dégradé ; non pas effacé, mais affirmé. Le site n’est pas protégé, les gravures sont souvent reprises par des visiteurs locaux qui en repassent les traits pour qu’elles soient plus visibles. Autre désastre.

Un nouveau personnage prit place à côté de moi dans la voiture pour le retour à Dar Chioukh, une gloire locale, un écrivain « spécialiste » des gravures rupestres qui entreprit de me donner moult détails sur le site. La digestion toujours incomplète, la fatigue accumulée mais aussi le fait que je n’avais rien mangé depuis le matin ou presque me donnaient une puissante envie de dormir, à nouveau. Je n’arrêtais pas de bailler, et je finis par m’assoupir. Je crois qu’il n’a pas eu une très bonne opinion de moi.

Un magnifique coucher de soleil accompagna notre arrivée. Je fus tout de suite inquiet ; il y avait de très nombreuses voitures, beaucoup de monde : à nouveau un banquet, Quarante-six convives mâles, deux immenses tables, des mets magnifiques cuisinés toute la journée, et mon estomac qui demandait un armistice. Abdelhamid, qui était de la fête, Mohammed I et II, Abdallah le professeur, Saïd le bavard, Saïd le tôlier et d’autres m’assurèrent qu’ils allaient me surveiller pour que je sois raisonnable.

Les banquets se finissaient tout le temps par des discours. Amidat rappela la raison de notre rencontre du jour, fêter la thèse de Mohammed le docteur. Lui parla pour remercier l’assemblée, j’enchainais pour dire combien l’accueil magnifique me faisait du bien. L’écrivain parla pour rappeler la grandeur de l’Algérie, que sa guerre de libération contre les français fut un modèle pour tout le mouvement décolonialiste, que la Turquie grâce à Erdogan dominait l’Europe, que 70% des mots français étaient d’origine arabe… discours qui réécrit l’histoire et qui tente d’oublier les blessures récentes. L’Algérie devra entamer une sérieuse réflexion sur son passé récent ou lointain pour s’en sortir. Le grand Franz Fanon avait prédit, théorisé, avant sa mort, ce que deviendrait les pays décolonisés qui oublieraient leur population ou qui accepteraient les potentats ou les satrapes placés à leur tête par les anciens colonisateurs, il ne s’était pas trompé.

Abdallah et Thameur m’attrapèrent gentiment et me mirent un magnifique turban ! rire collectif, le mien compris : ce n’est malheureusement pas le turban qui permet de parler arabe. La kachabia que je mis ensuite acheva de me faire entrer, au moins pour un temps, dans la communauté. Je ne jouais pas à l’arabe, aucune moquerie, juste le plaisir d’être ensemble. Je pris de nombreuses photographies, ma galerie de portraits s’enrichissait.

C’est à ce moment-là que Saïd le tôlier vint s’asseoir à côté de moi. Il tenait en main un sac plastique et me le tendit. Il me dit, dans son français approximatif, que c’était un cadeau. Il avait stupéfait l’assistance par un discours qu’il avait entamé en se mettant à genoux, en prononçant d’abord des paroles rituelles, puis en se plaignant de sa situation personnelle dans une Algérie qui ne permettait pas à ses habitants de s’épanouir. Il remettait les choses en place. « C’est pour toi », me dit-il.

Je sortis du sac un tableau fait d’une mauvaise planche de bois, une scène de désert, un touareg sur son dromadaire à côté d’un palmier représentés en sable collé de différentes couleurs. La date de 2011 figure dans l’angle supérieur. Saïd a ajouté, au marqueur noir, mes initiales : J CH. Il écrivit également, devant moi, la date du jour. Ce présent me stupéfia. D’abord parce que je ne m’y attendais pas. Ensuite parce que je connais la situation de Saïd, tellement émouvant. Saïd n’est pas riche. Il a cherché chez lui quelque chose de valeur à m’offrir, il a sorti un tableau, certainement le souvenir d’un voyage qu’il fit dans le sud de l’Algérie, un objet de valeur auquel il tenait. J’en fus profondément ému.

Ce soir-là, j’ai ressenti la sensation d’être soigné de quelque chose. Je suis venu dans ce pays sans vraiment savoir ce que j’allais chercher, une errance disais-je. Ce que j’y ai trouvé commençait à se préciser et à me faire du bien. J’ai écrit à Pascale, dans le message du soir, comme un apaisement.

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