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Le goût du couscous – Jour 6

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LES BROCHETTES

Aujourd’hui sera peut-être calme, nous avons beaucoup roulé, Kader et moi, vécu de belles aventures, j’ai vu des choses que je n’osais imaginer avant d’arriver et nous sommes fatigués. Je me suis plongé dans la généalogie de mon oncle, le frère de ma mère, et dans une biographie qu’il a écrite. Une partie de ma famille vient bien de Corse et est arrivée dans les années 1860 à Philippeville, maintenant Skikda. J’ai la confirmation que mon grand-père officiel, celui des papiers d’état civil, n’était pas un type bien. Il a abandonné sa femme et ses deux très jeunes enfants, ma mère et son frère, en 1931, sans ressource, pour vivre sa vie en Espagne avec sa maîtresse. Il faut que je sois en Algérie pour découvrir cela, quel paradoxe.

Je vais me promener dans Dar Chioukh avec Kader au marché. Amidat m’a suggéré de ne pas emmener mon appareil photo pour ne pas qu’on m’embête à me demander des photographies ! Je souris, c’est bien ce que je cherche. Un petit garçon joue sur son bâton, assurément un cheval fougueux. Il rêve. Des Peugeot partout, la plus ancienne a quasiment mon âge, elle date de 1963. Elle roule encore, moi aussi. Au marché, deux enfants veulent être pris en photographie. Je quitte Kader qui attend quelqu’un chez le boucher pour rentrer seul. Je me perds un peu, les gens me regardent curieusement, me saluent très souvent. Heureusement, les minarets sont des amers formidables. Je repère celui de la mosquée du Cheikh Lamine et de la zaouïa, il me guidera pour rentrer.

« C’est de ta faute si ton mari est parti ! ». Voilà ce que ma grand-mère a entendu de ses parents. « Abandonne tes enfants à l’assistance publique, retourne en Corse, refais ta vie, tu n’as que 31 ans ». Elle n’en fera rien, mais la blessure ne l’a pas quittée de toute sa vie, ma mère non plus je pense. Les sources du désastre. Elle est bien rentrée en Corse avec les deux petits, y est restée quelques années, quatre ou cinq ans, puis est revenue en Algérie où elle était née.

Amidat m’annonce que nous allons partir vers l’erg de Sidi Bayzid. Toujours discret, toujours présent, ce qu’il organise pour moi est toujours sensible. C’est un vrai ami, un humaniste. L’Erg, un champ de dunes fixes, une évocation du désert, est l’un des plus grands d’Algérie si j’ai bien compris. Nous partons à cinq accompagnés de Mokhtar, un ancien maire, Mourad, qui est photographe de mariage et a une petite boutique dans Dar Chioukh, et Abderrahmane, l’actuel maire ou un employé municipal je ne sais plus. Nous serons isolés, au milieu des sables accessibles uniquement en 4×4, dans une petite maison sans lumière.

Mon grand-père a eu des enfants d’au moins trois femmes différentes. Sa conduite avec Angèle, ma grand-mère morte quand j’avais 9 ans, fut des plus indignes. Elle refit sa vie avec un homme bon, que j’appelais Pépère comme toute la famille. Ancien combattant de la première guerre mondiale, il fut héroïque, passa sur tous les champs de bataille les plus sanglants, le Chemin des Dames, la Somme, Verdun,… fut gravement blessé. Il arriva dans les années 20. Il s’installa avec Angèle et revint même dans ce petit village de l’Aisne où mon père vivait. En 1949, alors qu’il était resté quasi silencieux pendant presque vingt ans, mon grand-père fit constater par les gendarmes et un huissier l’adultère de ma grand-mère qui fut déclarée fautive du divorce ! Il fricota ensuite avec l’OAS et écrivit un torchon sur la guerre d’Algérie, La grande honte, une histoire de la rébellion en Algérie française dans lequel, dit la quatrième de couverture, il « retrace, au jour le jour, les crimes du FLN algérien. Ce véritable Mémorial contribue à faire cesser l’impudence de certains qui viennent nous parler de torture et de leurs malheurs ». J’ai ce livre chez moi, il est toujours en vente dans les librairies d’extrême droite. Il faudrait que je m’y intéresse, faire interdire la réédition, je fais partie des ayant-droits.

C’est Mokhtar qui conduit. Il est habile dans l’erg qu’il connaît comme sa poche, il y vient depuis qu’il est enfant. Il dépose nos deux compagnons dans une petite maison à côté d’un puits peu profond. Curieusement, dans le sable, l’eau est souvent très peu profonde, quelques fois moins d’un mètre. Nous leur laissons la viande des brochettes, nous allons voir les dunes.

Mokhtar conduit avec précision, ce n’est pas simple. Il faut éviter les troupeaux de moutons, ne pas s’ensabler et trouver le bon chemin parfois invisible. Le paysage est de plus en plus beau, il pleut. C’est une pluie curieuse, des énormes goutes d’eau qui tombent en rideau et qui peuvent mouiller le haut d’une dune et pas le bas ce qui donne des variations de couleurs très subtiles, extraordinaires. Alors que j’hésitais à sortir sous cette pluie, Amidat me rassure : « Tu ne crains rien, c’est de l’eau qui sèche ! ». Nous ne serons guère mouillés. Mokhtar nous emmène jusqu’à une série de dunes époustouflantes, le spectacle serre la gorge. Le vent souffle, le sable sec est soulevé sur quelques centimètres et épouse la forme des dunes, c’est fascinant. Nous nous arrêtons pour voir la lumière du soir, nous ne parlons pas beaucoup, saisis par le lieu. Amidat en est amoureux, j’ouvre mes yeux, je prends des photographies, je marche, mais il faut se résoudre à repartir, les brochettes nous attendent.

Malheureusement, la science de la conduite de Mokhtar est prise en défaut, nous nous enlisons, nous ne pouvons pas sortir du creux de la dune, cela me donne un temps précieux à pouvoir me promener à nouveau sur le sable pendant que notre chauffeur cherche désespérément le chemin qui nous ramènera à la petite maison où nous avons laissé nos brochettes. Ce qui devait arriver advint : le 4×4 s’arrêta, son moteur toussa et refusa de repartir. Aucune angoisse, je devinais les ressources de mes compagnons. L’orage grondait au loin, la scène était merveilleuse.

Mon père rencontra ma mère à Alger. Elle était la marraine de guerre de son copain Henry avec qui il s’était engagé dans l’armée d’Afrique après avoir quitté la France dans la clandestinité. Elle n’était pas très âgée, 16 ans, peut-être 17. Il quitta l’Algérie au gré du conflit, combatit en Tunisie, remonta le Rhône à partir d’août 44 avec ses camarades, à moitié nord-africains, à moitié pieds-noirs. Mon oncle dit que pendant toute leur séparation qui dura au moins jusqu’en 1947, mes parents s’écriront une lettre par jour. Tout a disparu. Ils se marient en 1947, elle arriva dans l’Aisne, belle jeune femme qui épousa un beau jeune homme du village. Les gens l’appelèrent « l’algérienne ». Ce n’était pas un compliment.

Les brochettes préparées par Mourad et Abderrahmane sont délicieuses. Nous nous installons dans une petite pièce éclairée d’une bougie après la nuit tombée, allongés sur un banc de pierre ou à même le sol. Un berger nous rejoint, il participe au festin de viandes. Impossible de refuser, j’ai mangé plus que de raison. Le berger, emmitouflé dans sa kachabia, nous quitte dans la nuit noir, sans lampe, sans repère, il connait sa région parfaitement. Une chienne étique bénéficie des restes de viande. Elle vient d’avoir des petits, on ne peut pas la laisser sans nourriture dans ce désert.

Ma mère ne se remit jamais de ce qu’elle vécut. Vivre dans l’Aisne après avoir quitté Alger fut une énorme difficulté. Elle méprisa la famille de mon père qui acheta un camion pour transporter des matériaux ou livrer du charbon. Elle avait rêvé une autre vie, cela tourna au désastre, à la haine après quelques décennies envers son mari, ses enfants, son frère, son amie d’enfance, le monde entier, les voisins… Mon grand-père, pépère, après la mort d’Angèle, vécut les dernières années de sa vie chez nous. Toute ma jeunesse et mon adolescence, j’ai entendu chaque nuit ou presque deux hommes courageux hurler de terreur dans le cauchemar des guerres qu’ils continuaient à vivre dans leur sommeil.

Souvent mes compagnons parlaient en arabe, je n’en comprends pas un mot sinon les quelques expressions françaises qui parsèment l’arabe dialectale, cette langue curieuse qui tend vers la créolisation. « La langue française est un butin de guerre » écrivit Kateb Yacine. Il faut que je lise Kateb Yacine.

Nous sommes revenus tard dans la nuit. Mokhtar conduisait bien, c’était rassurant. Le soir, j’ai pris le temps d’écrire un peu, des pages de souvenirs et de sensations pour ne pas oublier, de lire l’ouvrage de mon cousin, et de me coucher le ventre trop plein, la digestion déjà difficile. J’allais le regretter amèrement le lendemain.

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