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Le goût du couscous – Jour 5

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L'ŒIL DE BENI ISGUEN

Nous partons tôt, Kader et moi, non sans parler de la manière dont le mozabite nous a accueillis : mal, nous le disons tous les deux, et la longue tirade du bonhomme alors que nous avions envie d’une douche (que nous ne pourrons pas prendre), de manger (un mauvais sandwich qu’il nous a acheté dans une gargote) et de dormir n’a pas fait illusion. « Nous les mozabites, nous savons accueillir les gens, voyez comme je vous accueille bien, d’ailleurs, je fais tout pour vous… ». Auto-persuasion ou je ne sais quoi, le bonhomme m’est immédiatement antipathique, superfétatoire, sur jouant le bon accueil.

Nous quittons rapidement le domicile, avant l’heure prévue, sans petit-déjeuner que notre hôte n’a évidemment pas prévu. Nous pensons d’ailleurs que nous ne sommes pas chez lui, qu’il nous a laissé une partie ensablée de la maison de quelqu’un d’autre : le sable est partout, la maison est manifestement fermée depuis l’automne, et pourtant, derrière les vitres, il s’est accumulé, c’est impressionnant.

Kader, qui m’est de plus en plus sympathique, veut me montrer la géographie générale de la ville, les différents quartiers, les Ksars, comme des fortins entourés d’un mur qui délimite l’espace d’une communauté Mozabite. L’entrée est surveillée, on ne s’y promène pas seul, il faut un guide, les règles sont strictes. Mais la clôture enferme plutôt qu’elle protège, et la peur de l’étranger, plutôt qu’une protection, mène à un entre-soi débilitant.

Nous commençons par visiter le souk arabe de la ville, et je suis surpris et de la propreté et de l’organisation rigoureuse qui tranchent avec l’état général de la ville, hors quartier mozabite : l’espace est défini : vêtements, vaisselle, tapis, légumes… la lumière est difficile à apprivoiser, contrastes violents, obscurité, le ciel au-dessus des rues étroites est occulté par un plafond de branches fagotées. Kader, à nouveau, prend soin de moi, il me surveille, fait attention, regarde ce que je fais, qui est à côté de moi, c’est surprenant, agréable : « Tu peux aller te promener seul, mais ne va pas plus loin que le bout de la rue ! Ils ont vu ton appareil photo ! ». Je me sens un enfant, ce n’est pas désagréable, loin de là, et je ne dépasserai pas la limite. Je ne me suis jamais senti en insécurité, comme un ange gardien avec moi, même quand nous traverserons, dans la journée, un quartier mal famé. Je me laisse faire, je me laisse porter, je regarde, ébaubi, stupéfait, un rêve les yeux ouverts.

La place sur laquelle nous débouchons est étonnante, j’ai l’impression d’être dans un autre monde dans un autre temps. L’espace central n’est pas vraiment utilisé en prévision de la chaleur qui arrivera dans les jours suivants. Nous achetons un peu de pain, notre petit déjeuner.

Le ksar de Beni Isguen est le quartier mozabite que Kader a choisi de me faire visiter. Nous attendons sagement dans l’ancienne mairie qu’un « guide » nous prenne en charge, quelques euros à peine. Un vieil homme arrive, arrogant comme notre hôte de la nuit. Il commence par nous amener devant un panneau qui nous explique comment nous devons nous conduire, pas de photo de visage, pas de short, de bras découvert pour les femmes, de jupe courte… il ramasse ostensiblement un papier par terre (tout est mis en scène) : nous autres mozabites ne sommes pas comme les arabes, nous sommes propres semble-t-il nous dire à chaque instant. Il nous présente ensuite la « secte » comme je l’appelle maintenant : « Nous marions nos filles à nos garçons, nous ne voulons pas d’étrangers », l’étranger commençant à celui qui n’habite pas la clôture. Je me demande ce que je fais là, j’ai vraiment envie de me moquer de lui mais le « surveillant », car c’est en réalité sa fonction, surveiller l’étranger qui entre dans la clôture, est revêche et a le pouvoir de me mettre dehors. « Vous suivez ce que je dis ou quoi ? » me dira-t-il brutalement alors que je ne réponds pas à une question stupide qu’il me pose :

« Qu’est-ce que vous voyez au-dessus de la porte ?

  • Un trou !
  • Vous êtes sûr ?
  • Ben oui, un trou, environ trois centimètres de diamètre, ça s’appelle un trou non ?
  • Un œil de bœuf ! ça sert à nos femmes quand quelqu’un frappe à la porte. Elles regardent par l’œil de bœuf. Si c’est un homme, son mari va ouvrir ; s’il n’est pas là, elle frappe de la main sur le plat du mur : passez votre chemin ! Vous voyez, on protège nos femmes ! »

J’ai un peu de mal, depuis le matin, avec les voiles que les femmes portent ; mieux que la burqa peut-être, un long drap blanc qui ne laisse voir qu’un œil, un seul. Les mains, qui tiennent les plis soigneusement organisés, sont de ce fait cachées. Elles passent comme des ombres blanches silencieuses dans les rues, souvent seules. « Vous voyez, ici, nos femmes peuvent se promener seules ! » me dit le mozab fièrement. Il m’expliquera aussi que les femmes qui portent un voile moins enveloppant cachent leur visage si elles sont mariées, et le laissent apparent si elles ne le sont pas. C’est pratique finalement ! Je suis dans un autre monde.

La visite est sans intérêt, pourtant dans un lieu extraordinaire. Le guide-surveillant-revêche n’a rien d’intéressant à raconter, juste faire semblant de ramasser les papiers, ostensiblement. Je suis surpris de la population noire. « Ce sont les descendants des esclaves qui sont restés dans le ksar après leur affranchissement » m’explique Kader. J’ai l’impression d’être dans un film et que je vais croiser Omar Sharif, Anthony Quinn ou encore Peter O’Toole…

Sieste : Kader est un champion du monde, il a trouvé la résidence d’un vieil homme charmant, un oncle très âgé. Mbarak nous accueille dans une pièce ombragée d’un grand goût. Nous dormons profondément, nous sommes fatigués. Le thé qu’il nous sert ensuite est délicieux, sucré à souhait, les cacahuètes n’ont pas le goût de celles que je connais ; quant aux Makrouts… un régal, je fais attention de manger lentement, pour ne pas montrer combien j’en raffole ! Mais que c’est bon ! Je trouve qu’ils ressemblent au vieil oncle !

Il est 17 heures, il faut rentrer à Dar Chioukh, quatre heures de route encore : « Vous devez partir ? Quelqu’un vous poursuit ? » nous demande le vieil homme avec un sourire malicieux ! Nous restons encore, dans la quiétude d’un salon accueillant.

Les deux journées furent épuisantes, je le payerai un peu par la suite, mais j’ai touché la beauté des quatre déserts : sable, dunes, pierres, montagnes ; je comprends qu’on puisse s’y noyer. J’ai rencontré des personnes complexes, Driss, qui a dû m’apprivoiser, lentement, Mbarak, son thé et ses makrouts. J’ai entendu des noms que je connaissais : El Golea ! Je ne m’en souvenais plus, mon père en parlait souvent, il a dû sillonner les parties du désert que j’ai effleurées dans son camion chargé d’obus tirant un canon, pendant la deuxième guerre mondiale. Cela m’émeut profondément.

J’ai pris conscience de l’omniprésence de la surveillance étatique et religieuse : les barrages, partout, tout le temps, avec ou sans garde, policier, gendarme, douanier, avec ou sans caméra. « Nous sommes là et nous vous regardons ! » semblent-ils dire, leur unique fonction. Les dos d’âne même, souvent ridicules même s’ils permettent de ralentir une circulation qui provoque de nombreux accidents, semblent participer de cette surveillance !

Et puis, des cousins que je n’ai plus vus depuis 20 ans ou presque m’ont contacté. J’avais essayé de le faire avant mon départ, ils n’ont eu mon message que tardivement. L’un d’entre-eux m’envoie la généalogie de son père, et donc celle de ma mère. J’y apprends que ma famille est arrivée en Algérie bien plus tôt que je ne le croyais, avec les armées du sinistre général Bugeaud en juin 1836, celui qui a réduit l’insurrection d’Abd El Kader. Ce fut le massacreur de villages algériens entiers, les « enfumades d’Algérie » qui consistaient à asphyxier les personnes réfugiées dans des grottes, des milliers de morts, l’horreur, un modèle pour les nazis disent maintenant les historiens. J’y apprends aussi une part importante de l’histoire familiale récente, l’enfance de ma mère, peut-être les prémices de sa folie.

Amidat m’a tout de suite emmené dans l’Algérie profonde. J’ai eu d’abord peur que mon premier objectif de retrouver les traces de ma famille à Alger n’en pâtisse. Il a compris que je cherchais une errance, le hasard de la rencontre. L’accueil gracieux, affectueux même des personnes que je croise maintenant et avec qui je vis me fait du bien : il paraît me soigner et je comprends, un peu, ce qui s’est joué ici, dans ce pays blessé, et chez mes parents qui s’y sont rencontrés. Un bouleversement.

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