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Le goût du couscous – Jour 2

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Chant de jeunes filles

LE GOÛT DU COUSCOUS

Aujourd’hui, je vais aller à Dar Chioukh avec Kader, le cousin-beau-frère, et son épouse Aïcha. Mais avant, un personnage curieux, que j’ai déjà croisé la veille, Saïd, vient nous montrer sa nouvelle œuvre : une Peugeot hors d’âge qu’il est en train de restaurer. Il est fier de son travail, il me fait penser à un clown triste, quelque chose d’insondable qui se dégage de lui, et une immense sympathie. Je reparlerai de Saïd, une des personnes qui m’a le plus marqué.

Nous roulons enfin vers Bou Saadâ, à une centaine de kilomètres, et je commence à découvrir les paysages. Kader me décrit ce qui se passe : ici, on a essayé de planter, on a labouré, arraché les plantes steppiques, on n’a pas assez arrosé voire pas du tout. La sécheresse a fait le reste. Plus rien ne pousse, un désastre, le premier que je vais voir. Ici, le réchauffement climatique et le changement de climat sont déjà largement visibles.

Kader m’explique le paysage, me montre les arbres, il aime son pays, ces lieux où il est né. Il s’arrête, me fait sentir les buissons : « Ça n’est pas du thym, mais ça y ressemble ! » C’est de l’armoise, il en cueille un peu pour mettre dans le café, c’est très puissant. Il fait plutôt froid, il y a du vent, un vent qui soulève le sable et la poussière et terni le ciel qui prend une couleur jaunâtre. Le paysage se transforme progressivement, passant de la steppe du plateau à de petites montagnes. Déjà, partout du plastique, des bouteilles, des sacs qui s’accrochent aux arbres étiques, un autre désastre.

Nous mangeons tous les deux à midi, sur une petite table, assis bas, un repas entre hommes, Aïcha et Maroua leur fille nous servent. Je finirai avec un café dans lequel je glisse une toute petite branche d’armoise, c’est amère, il faut faire attention. Je remercie Kader de son hospitalité, de l’honneur qu’il me fait de manger avec lui, mais que je peux aussi manger dans le cercle familial. Dès le premier soir, ce sera fait. Aïcha me demande ce que j’aimerai goûter, manger, et finalement me propose un couscous ; un couscous du soir, et demain, un couscous du midi. Ce sera en famille, formidable rencontre.

Kader m’emmène voir la vieille ville, le quartier de la mosquée Sidi Thameur El Nakhla. Les travaux dans les rues soulèvent une poussière dense qui s’ajoute au vent de sable. Kader est triste de me promener dans des ruelles défigurées ; c’était une ville belle, une oasis, une palmeraie maintenant défigurée depuis dix ans, quinze ans et l’arrivée massive de populations rurales qui a triplé le nombre d’habitants ; encore la décennie noire, il était trop dangereux de vivre loin des centres urbains. Les vieilles maisons ont été remplacées par des murs de briques rouges salies de sable pour les plus anciennes, des armatures d’acier apparentes… un nouveau désastre urbain et social cette fois qui emplit de tristesse Kader ; sa ville a disparu. Aucun plan d’urbanisme, pas de réseau d’eau, de sanitaire, de poubelle et de plan de ramassage des ordures.

Nous passons dans une curieuse ruelle, un passage sous une mosquée. Le grand-père de Kader en fut un donateur, sa famille est honorablement connue dans la ville. Kader pousse la porte de la petite mosquée, j’attends discrètement qu’il demande si je peux moi-même entrer. Je me déchausse, longue opération avec mes chaussures de marche, et visite un lieu discret, modeste, mais qui date de 1180. Des voix d’anges chantent dans une salle annexe, psalmodient le coran, un mode d’apprentissage. Kader me présente comme un grand musicien (j’ai été souvent surcoté pendant ce voyage), on me fait entrer dans la salle et j’entends, caché par un rideau vert épais, des voix de jeunes filles chantant ; je suis comme le président de Brosse, comme Jean-Jacques Rousseau qui décrivent une telle scène vécue dans l’ospedale della pietà à Venise, chez Vivaldi, moment suspendu extraordinaire.

En sortant, après une séance de laçage de lacets à nouveau longue, promenade sur le toit de la mosquée, puis dans les rues environnantes où nous entendons à nouveau ces voix d’enfants ; nous croisons le groupe, joyeux, chantant à tue-tête comme un jeu collectif. Kader leur demande si elles peuvent à nouveau chanter devant moi, ce qu’elles acceptent volontiers ! Je les prends en photographie, moment à nouveau suspendu. Plus loin, nous croiserons un des « bedeaux » assis sur des marches, je le photographie.

Le soir, repas familial. Aïcha amène un large plat de bois rempli de graines de coucous. C’est un couscous sec, sans sauce, juste des fèves, des grains de raisin placés au milieu. Chacun, avec sa cuillère, prendra la part qui est devant lui en tirant sa part de fèves du centre du plat constamment réalimenté par Aïcha ou leur fils Abdou. Maroua me donnera ensuite une cuillère en bois, ce n’est pas la même sensation de manger avec un ustensile traditionnel.

La première bouchée me tétanise, provoquant une réaction craintive de Kader : « Tu n’aimes pas ? ». Je ne peux pas répondre, la gorge serrée, et je reprends une nouvelle cuillère, juste de la graine : « Non, non, c’est extraordinairement bon… ». Je n’arrive pas tout de suite à expliquer, ma voix s’est nouée : « c’est le goût du couscous de mon enfance, ce goût que j’aimais tant, je suis stupéfait ». Ils sourient, heureux de me faire connaître cette si belle sensation. C’est la première fois qu’un goût me transperce à ce point, tire des larmes de mes yeux, fait apparaître des ombres du passé bouleversantes.

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