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Le goût du couscous – Jour 11

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LA CASBAH

Alger, l’objectif premier de mon voyage, la ville dont j’ai entendu parler toute mon enfance. « Le retour aux sources, c’est un beau sujet » m’a dit un copain photographe.

Ma mère en avait accroché un plan au-dessus de la table de la cuisine, une relique. J’ai toujours entendu parler d’Alger la Blanche, un paradis sur terre. Avant de partir, j’ai pris soin de lire le livre beau et sensible de Salah Guemriche qui porte ce titre, agrémenté d’un sous-titre qui complexifie d’emblée les lieux : « biographies d’une ville ». Je lui dois des lectures à venir, Ismaïl Aït Djafer, ses mendiants de la Casbah ou l’histoire de la pauvre Yasmina, et puis Yassin Kateb, celui qui parle de la langue française comme un butin, et d’autres encore. C’est cela un beau livre, celui qui ouvre des horizons vers d’autres lectures, d’autres auteurs.

Nous avons pris un peu de temps pour déjeuner, parlant avec Israa et Maroua et Safia. Les croissants « français » sont bons, vraiment bons, encore une prise de guerre, c’est bien. Amidat doit régler le problème de la voiture qui est tombée en panne hier soir, à 23 heures, sur le chemin d’un restaurant, courroie de ventilateur cassée !

C’est Israa qui se charge d’accompagner mes premiers pas dans Alger, vers le bord de mer. La ville est allongée sur le littoral, une bande côtière qui oblige à grimper ou à descendre dès qu’on la quitte. Nous descendons la colline, il faut trouver un passage pour aller au bord de l’eau entre les constructions. À nouveau ce dilemme terrible entre la beauté des lieux, l’eau de la Méditerranée, la lumière du matin qui efface, pour le moment, les contrastes, et l’insalubrité épouvantable de la plage et de la colline. Cela me met en colère maintenant.

Nous logerons pour notre dernière nuit juste à côté de la grande poste, un bâtiment colonial dont la photographie était posée sur un buffet, dans la salle de séjour. Un monument à la Révolution, des mains qui se libèrent de chaines, domine les lieux maintenant. C’est bien. Et c’est à cette endroit-là qu’une fine équipe, trois jeunes femmes tellement gentilles, des cousines que j’ai rencontrée à Dar Chioukh me guidera : Israa, Maroua, et Hiba qui nous fait la surprise de nous rejoindre. Israa et Maroua ont décidé d’un dress code fuchsia et rose, une manière pour elle de me signaler leur présence. Elles sont très visibles, je ne pourrai pas les perdre de vue dans la foule immense que nous allons affronter, elles ont tout prévu. Nous commençons notre déambulation tous les quatre. Un marché d’abord, aux rues étroites, elles savent que je veux acheter des petits cadeaux à mes filles et à mon petit Naïm. Elles savent également que j’aime ces promenades. Nous marchons mais nous n’avons pas les mêmes objectifs. Je veux voir le marché, errer encore, regarder, photographier, sentir. Elles visitent vraiment les commerçants, cherchant des vêtements, des tissus, des tuniques.

Elles me disent qu’un beau cadeau pourrait être une tunique kabyle pour mes filles. L’idée est bonne, surtout pour ma cadette qui aime ces couleurs. Pourtant, j’hésite, je prends mon temps, comme dans un malaise qui m’étreint. Et je m’aperçois, quelques heures plus tard que ces tuniques étaient celles que portait ma mère. Mes filles n’auront pas les mêmes, absurde précaution. Le temps passe, nous marchons et j’accepte volontiers ces haltes improvisées qui me permettent de regarder, un peu caché, ce qui se passe autour de moi. L’immobilité rend invisible. Elles me montrent malgré tout l’architecture turque d’une mosquée, les ruelles qui montent perpendiculairement. Elles ne voudront cependant pas les prendre.
Je veux m’enfoncer dans la Casbah, elles hésitent, je ne comprends pas pourquoi. Je les prends en photographies, souvent, elles multiplient les selfies avec moi, heureuses de garder ces souvenirs.

Alors que je me suis un peu éloigné d’elles, elles sont abordée par une femme d’allure âgée, petite, ronde, voutée, les cheveux teints en noir, maquillée maladroitement. Elle est française, elle parle haut : « Mais où est ma Casbah ? Est-ce que quelqu’un peut me dire ? Où sont mes algériens, où est ma Casbah ? Je suis née ici et je ne reconnais plus rien, tout a disparu ! Parlez-vous français ? ». Elle apostrophe mes trois anges gardiens : « Parlez-vous anglais ? where are we ? ». Elle n’attend pas la réponse et s’éloigne désespérée, comme écrasée.

Nous sommes tous les quatre surpris de la scène, je n’ai pas eu le temps d’intervenir ; j’aurais pu lui parler, l’apaiser, je crois avoir compris. J’explique alors aux trois cousines que cette dame a vécu à Alger, dans la Casbah, peut-être avant 1962 et l’indépendance. Elle était encore adolescente ou jeune. Elle vivait très certainement un voyage de retour qu’elle avait rêvé et sur lequel elle comptait pour retrouver un passé affiché toutes ces années sur un mur blanc de la cuisine, dans son salon, dans sa mémoire.

Que retrouverions-nous des jours passés d’il y a plus de soixante ans de notre ville de naissance ? Peu de choses, quelle que soit la ville, les rues ont changé, les personnes sont parties, sont décédées, les enseignes ne sont plus les mêmes et notre mémoire à tout réorganisé pour rendre notre histoire admissible à nos souvenirs. Cette vieille dame tragique pleurait des années qu’elle voudrait encore vivre. C’était émouvant, et cela m’a confirmé ce que je commençais à dire depuis deux ou trois jours : la ville d’Alger de ma famille n’existe plus ; elle n’a peut-être jamais existé que dans le souvenir mythifié de personnes blessées, terrassées par l’histoire grande et petite. La Méditerranée, toute belle qu’elle est, est aussi une déchirure. Je préfère les mots écrits dans les livres que la vaine quête de fantômes pour beaucoup malfaisants. Je continuerai sans remord, sans regret aucun à regarder la rue qui vit, la foule, les échoppes qui me surprennent, à sentir les odeurs et les fragrances, à regarder les trois jeunes femmes qui prenaient soin de moi vivre leur vie du moment ; la vie, pas la mort.

J’ai invité les trois cousines au restaurant, un beau restaurant cher, pour elle, mais pas au regard de ma pension française : un bon menu de poissons, Maroua a trop mangé, le restaurateur nous a gratifié de parts supplémentaires. J’ai mangé une daurade, j’adore la daurade, mais je n’ai pas bu de boisson gazeuse et trop sucrée. La visite d’une maison typique de la Casbah, ensuite, fut intéressante, complexifiant encore l’histoire : une ville n’est ni arabe, ni juive, ni française… elle est la somme complexe des influences et l’apparence d’un triomphe n’est que l’écume qui ne cache le passé qu’imparfaitement.

Je me suis ensuite heurté à un mur : « Non, nous n’irons pas plus haut dans la Casbah ; ils ont vu ton appareil photographique, ce sont des petites ruelles, des “coupe-gorges”, il n’est pas prudent que tu y ailles ».

Notre visite se poursuit avec le Jardin d’essai, une sorte de jardin d’acclimatation conçu par l’administration française pour essayer d’acclimater, à partir des années 1870, des essences européennes au climat algérien. Les mandarines et les clémentines qui ne manquent pas dans le pays viendraient de là. La France, dans sa pseudo grandeur massacrante, a commis des crimes insondables ici, en changeant les noms des habitants, en changeant ceux des rues qu’elle a réaménagé, Alger a eu son Haussmann ; en changeant sa géographie en inventant des villes même ; elle a aussi essayé de changer le paysage, la végétation, immense échec, immense gâchis.

Mais le Jardin d’essai est extraordinaire, longue descente vers la mer. Il y a foule mais cela ne gêne pas. Pourtant, si l’allée centrale est belle, bordée d’immenses palmiers, les allées parallèles sont dans un état déplorable, remplies de détritus. Cela me met inexplicablement en colère et je le dis à la pauvre Israa qui sera surprise de ma réaction : le gouvernement vous a méprisé et frappé lorsque vous avez demandé la liberté, il s’accroche à ses prébendes et ses revenus faramineux. Vous ne gagnerez pas. Changez de stratégie et dites-lui : nettoyez, nettoyez les rues, les places, les plages, nettoyez ! Il vous dira qu’il le fait déjà, insistez ; ce n’est pas assez, et ce slogan positif ne pourra pas être combattu. Ensuite, vous direz “nettoyez l’eau”, nous voulons de l’eau à toute heure du jour et de la nuit, nettoyez l’eau et rendez-là potable, puis demandez que l’école soit nettoyée, que la religion soit nettoyée, et enfin, vous pourrez demander “nettoyez la politique, dégagez” ».

Programme utopique, mais tout ce que j’ai vu du Maghreb, ici en Algérie, en Tunisie dans la famille de mon petit Naïm, vivant avec les gens, m’a montré combien l’état des villes et des campagnes ne pouvait que faire souffrir les gens.

Israa ne me tiendra pas rigueur de cette colère passagère. Une visite dans une petite bijouterie de souvenirs me permettra de remercier mes accompagnatrice de leur gentillesse. Je leur demande de choisir des boucles d’oreilles pour mes filles, elles me disent leurs préférences, et je leur en achète aussi une paire : merci pour le soin que vous m’avez apporté, vous n’imaginez pas combien vous m’avez fait du bien, combien cette journée fut importante.

Les filles ont à nouveau essayé de m’emmener à Hussein Dey tout proche, croyant me faire plaisir. Non, je ne veux pas être comme cette vieille dame si triste, je ne veux pas courir après des fantômes, vive la vie !

Revenant par le front de mer à la nuit tombante dans l’ombre d’Alger qui commençait à s’étendre sur la mer, nous croisons un jeune couple avec une petite fille. Elle marche encore maladroitement et essaye de rattraper son père. Je souris à la scène, la maman me voit, et lui dit en arabe d’aller vers moi ce qu’elle fait joyeusement, délicieuse. Les parents de la petite Mayssaâ acceptent la photographie.

Ce sera la dernière que je prendrai en Algérie.

Pour cette fois.

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