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Le goût du couscous – Jour 10

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CONCERT FORESTIER

Aujourd’hui sera le premier jour du retour, direction Alger. La valise est faite rapidement, il faut fermer la maison, organiser tout ce qu’il y a encore à faire, donner les dernières consignes, un moment d’attente pour moi à remercier, à regarder les enfants profiter une dernière fois avant plusieurs semaines de l’espace que leur offre leur oncle.

Kouider doit aller voir sa petite maison dans une vallée proche, derrière la forêt : « Veux-tu y aller ? cela se fera par une route que tu n’as pas prise, tu pourras avoir d’autres points de vue ». Ne jamais refuser, encore et toujours, nous partirons ensuite.

Kouider est un homme discret, sympathique. Je ne sais plus qui il est dans l’immense fratrie qui m’accueille. Il est cousin, voisin, et frère de lait ! autre monde. Nous roulons doucement, nous prenons des chemins de traverse, et nous enfonçons dans la forêt. J’explique combien cela est différent de ce que je connais, une forêt ici sans sous-bois, sans buisson ou presque, la terre nue et sèche, presque rouge sans tapis de feuilles mortes. Les troupeaux de moutons qui la parcourent participent activement à la sécheresse du sol. Et une densité d’arbres si faible ; c’est comme si les plantes, d’un commun accord, avaient décidé de se laisser de quoi vivre pour bénéficier du peu d’eau qui tombe. De place en place, nous voyons des voitures s’arrêter, des familles descendre pour pique-niquer. En dépassant une camionnette, Kouider remarque qu’un manche de guitare est visible à une fenêtre, des musiciens peut-être.

Nous nous arrêtons d’abord dans sa « maison de campagne », sur la douce pente qui mène à la vallée. La région est un peu plus verdoyante, il fait beau, le lieu est paisible, modeste ; il est à l’image de mon compagnon. La maison comporte une pièce et le confort normal. Tout respire le calme, un lieu de repos où l’on vient se ressourcer. Kouider me montre les arbres qu’il a plantés, le système d’irrigation, l’eau, toujours l’eau. Il faut repartir : « Veux-tu aller voir le mémorial des martyrs de la révolution ? ». Ne pas refuser, jusqu’au bout, et je ne savais pas combien cette décision était bonne.

Nous traversons la vallée, un petit village où un groupe d’hommes est assemblé devant la mosquée, c’est vendredi, la prière va avoir lieu, ils sont bien habillés. Tous saluent Kouider qui les apostrophe par la fenêtre de la voiture, mais nous ne nous arrêtons pas. La route se transforme en mauvais chemin forestier qui escalade les monts escarpés de la région de Guaiguaâ. Nous arrivons à une clôture, le cimetière des martyrs.

J’ai joué au monument aux morts de ma ville, adolescent. La philharmonie dont je faisais partie et la fanfare se rejoignaient ce jour-là pour accompagner la cérémonie du souvenir. Tout le monde mettait le bel uniforme bleu avec fourragères, la ville les avaient méritées pour ses actes héroïques des deux guerres. Je n’ai jamais voulu le faire, au grand désespoir de ma mère qui me faisait une scène épouvantable à chaque fois : là, elle était pieds noirs, corse, méditerranéenne, elle me suppliait, elle parlait fort, j’en avais honte et cela me renforçait dans l’idée de m’habiller en civil… Une répétition suffisait à mettre au point la musique, l’orchestre nous faisait rapidement devenir des lecteurs hors pair. Cela nous faisait comprendre que nous ne pouvions pas rivaliser avec la puissance sonore extraordinaire des clairons, tubas, caisses claires et grosses caisses, des instruments dangereux ! Souvent, nous nous amusions à jouer autre chose au milieu de tout ce barouf insensé, personne ne s’en apercevait. Nous enchainions les tubes de la musique militaire, Rhin et Danube, la marche de la 2e DB, Sambre et Meuse, mais surtout, le chant des partisans, avec un solo de saxophone qu’on confiait à monsieur Vandergoten, un postier, le meilleur d’entre-nous.

Mon père assistait aux cérémonies, j’imagine maintenant sa fierté. À la fin, nous entamions un chant de marche, comptions huit mesures et : gauche, droite, gauche…, 120 pulsations par minute et défilé dans la ville pendant que le chef bedonnant, une fois dépassé par le dernier rang, rangeait son estrade dans le coffre de sa voiture et rejoignait le repas familial du jour que nous ne pouvions atteindre que quelques kilomètres plus tard.

Les monuments aux morts, dans l’Aisne, font partie du paysage. Kouider m’expliqua combien celui de Besbassa remplissait d’orgueil les algériens. Une jeep et un avion français avaient été détruits ; leurs ferrailles, reliques dérisoires et rouillées, sont posées à côté de l’espace mémoriel. Ici a eu lieu un massacre, un massacre d’algériens, peut-être même deux, je n’ai pas bien compris, au début de la guerre et en janvier 1960, mon année de naissance.

Je n’arrivais évidemment pas à lire l’arabe des textes écrits sur le mausolée : « est-ce qu’il y a des frères ? ». Souvent, c’est ce qui me touche sur ces monuments, les fratries décimées comme aurait pu l’être celle de mon père. Kouider lut les inscriptions : « Non,… ah si, ici, et puis là… ». Les monuments aux morts se ressemblent toujours, pour cela.

Mais surtout : le paysage, émouvant, beau, calme. Nous nous sommes arrêtés silencieux, derrière le mur, pour le regarder, assez longuement. « Je voudrais te montrer un autre point de vue, dans la forêt, ensuite nous rentrerons ».

Descendant la côte, doucement car la pente était raide, nous croisons à nouveau la camionnette, au pas car le chemin est étroit : « La guitare ! » s’exclama alors Kouider ! Il cria quelques mots d’arabe par la fenêtre ouverte, les véhicules s’immobilisèrent au milieu du chemin, tout le monde descendit, Saïd prit la guitare, Abderrahmane une derbouka. Kouider leur avait parlé arabe, j’avais compris « franca » et « doctor en musica ».

Première opération, qui me parut laborieuse, accorder un instrument qui avait manifestement vécu, le manche fixé à la caisse par une vis protubérante. Une frette supplémentaire me paraissait avoir été ajoutée, peut-être l’occasion d’entendre des quarts de tons. Le premier morceau, une chanson, ne présentait pas vraiment d’intérêt même si la dextérité des musiciens me surprit ; une musique algérienne largement influencée par les structures harmoniques de la variété occidentale. Abderrahmane se plaignit qu’il ne pouvait pas jouer debout, il s’assit à même le sol. Commença alors une scène extraordinaire, un concert imprévu dans la montagne.

Abderrahmane jouait de son instrument remarquablement bien, et j’adore la richesse sonore de la derbouka. Saïd commença par l’accompagner au sifflet, dansant derrière lui. Rapidement, il alla chercher une flûte à bec en plastique dans la boite à gants de la camionnette et se mit à jouer avec son compagnon, l’interrompant régulièrement pour lui donner une nouvelle structure rythmique : là, plus d’occidentalisation appauvrissante, l’accaparement d’un instrument, la flûte à bec dont j’ai fait acheter des milliers d’exemplaires à mes élèves, jouée avec des doigtés pour le moins inventifs, pour le mettre au service d’une musique populaire du meilleur cru ! Je ne savais pas que la flûte à bec en plastique pouvait aussi être une prise de guerre ! Dix minutes exceptionnelles, des voitures s’arrêtaient pour écouter, je filmais, les gens me saluaient, comprenant combien j’appréciais le moment. D’autres véhicules passaient en mordant sur un bas-côté, les passagers faisant entendre des youyous joyeux. J’entendais des musiques Touaregs, de l’Atlas, de la région d’Oran, de Sétif… moment étonnant que la gentillesse de Kouider avait permis, avec sa voix si douce dont le timbre me faisait penser à celle de mon père.

Nous avons ensuite retraversé la vallée, pris un autre chemin de terre, nous avions le temps, Alger pouvait attendre, j’avais compris qu’elle n’était pas le but de mon voyage. En haut d’un petit promontoire, la vue était à nouveau magnifique ; en dessous de nous, dans une trouée d’arbre, la maison de Kouider le doux.

Après une séparation émouvante, des étreintes sincères avec Abdallah – « n’oublie pas d’arroser notre arbre ! » –, Messaoud et d’autres, le voyage vers Alger se fit avec une nièce, Israa, et une des sœurs, Safia, médecin. À nouveau éprouver les dangers des ralentisseurs, et affiner leur connaissance ; Amidat a à nouveau pris une voiture en chasse – nous l’appelons le lièvre ­– pour qu’elle nous prévienne des pièges. Nous passons près de Blida, j’ai à nouveau raconté l’histoire de mon père à Safia et Israa. Nous arrivons au coucher du soleil, il y en a de merveilleux sur la Méditerranée. Peut-être est-ce cela qui manqua tant à ma mère, la lumière de la ville, si différente de ce qu’elle vit ensuite dans l’Aisne. Abderrahmane, le fils de Kader, m’emmène vite voir les dernières lumières sur la mer, je suis surpris de ne pas être ému.

Demain, j’irai voir Alger, peu de choses, j’ai choisi la casbah, le souk, et le jardin d’essai.

« Pas Hussein Dey ? ».

Non, je n’ai plus envie du désastre.

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