« Esprit de famille ! »

Photographier des familles dans un lieu choisi par elles-mêmes.

C’est le projet qui m’a été proposé par la Direction des affaires culturelles de Meaux. « Ça va vous plaire, rencontrer des gens ! » m’avait dit l’adjoint responsable. Je suis photographe, portraitiste humaniste dit-on, la relation à l’autre est d’importance quand on pratique ce genre particulier. C’est Lauriane, une jeune femme que je connais depuis qu’elle a été mon élève en sixième, qui m’a aidé, recruté les familles. Elle a permis d’établir les contacts, professionnelle. Aujourd’hui, après près d’un an de travail pour elle, le premier qu’on lui a confié, c’est le jour du vernissage. Je suis un peu nerveux, mes photographies me plaisent, mais c’est la première fois que j’expose ainsi, 13 photographies de 150cm sur 100cm, sur Dibond, un métal fin, fixées sur les grilles d’un parc passant. C’est émouvant de voir ce travail achevé, j’ai participé à l’installation, je me suis entaillé le doigt sur le métal coupant.

Tout commence par une rencontre. Les familles me donnaient rendez-vous dans un lieu que je connaissais, la plupart du temps, mais que je n’avais pas pu reconnaître : le musée de la Grande guerre, le musée Bossuet et son jardin, le centre Charles Cros, la cathédrale… Les moyens modernes, des programmes sur mon smartphone, me permettaient de préparer la sortie, de voir où serait le soleil, sous quel angle en fonction de l’heure. En cette fin juin, le soleil caniculaire était puissant, difficile à maîtriser. Il fallait parfois marcher au cœur du parc du Pâtis, le long de la promenade des Trinitaires, le long de la Marne… parler, faire un peu connaissance, se présenter : Il faut toujours prendre du temps pour nouer quelque chose alors que la relation photographique durera 1/200e de seconde ! Une seule fois nous serons bousculés par l’orage qui mettra fin à la séance. Les familles m’ont toujours accueilli simplement, gentiment.

Il faut toujours prendre du temps pour esquisser une rencontre, nouer quelque chose alors que la relation photographique durera 1/200e de seconde ! Une seule fois nous serons bousculés par l’orage qui mettra fin précocement à la séance. L’appartement familial servira de refuge, « allons-nous mettre à l’abri ». Les familles m’ont toujours accueilli, simplement, gentiment.

Les familles étaient là. La petite Iris, qui a 16 mois maintenant et qui a fait ses premiers pas devant mon objectif, me sourit, heureuse de me voir, et fait rire tout le monde par sa joie. Elle est dans mes bras, un temps, alors que je fais visiter l’exposition au maire du lieu, Jean-François Copé. Ce n’est pas la première fois que je le rencontre, et même si je ne suis pas du tout de son bord politique, il est avenant, sympathique même dans le contact immédiat. Il a une extraordinaire façon de saluer les gens, de les écouter, d’entendre même des reproches sévères de la part de certains : une bête politique.

Qui est venu se faire photographier ? Celui ou celle qui peut, qui a le temps, mais aussi qui accepte. C’est un exercice difficile, on est « pris » en photo, on « donne » une image de soi qui sera « exposée ». Certaines familles ne sont pas complètes : « Les “grands”, (des adolescents), n’ont pas voulu ! ». D’autres, par leur simple composition, m’ont montré des douleurs passées ou en cours, mais aussi des bonheurs, la tendresse d’une mère enlaçant sa fille devant le centre social qu’elles aiment tant, cette autre mère, qui est en train de devenir une copine, au même endroit, mais devant la fresque sur laquelle figurent les noms de ses fils ; elle en est fière, elle a raison. Nous travaillons déjà à un autre projet, bientôt.

Je ne suis pas professionnel de la photographie, cela n’a pas été mon métier, mais j’ai acquis une réel expérience de mise en confiance de l’autre devant moi avec mon métier d’enseignant. Il faut faire de nombreuses photographies, de nombreux essais, inspirer la confiance, faire attention aux mains qui se saisissent ou tiennent les épaules, aux regards, chercher la beauté de chacun, une simplicité, le lien entre les personnes qui sont devant moi : tous les yeux doivent être ouverts au même moment et dans la même direction, si possible. Ce n’est pas simple avec des jeunes enfants. Maddie, qui en avait assez, à juste raison, de ne pas pouvoir jouer avec le sable, s’est penchée, accroupie pour le toucher : « Ne bougez pas ! ». La famille si sympathique a tout de suite compris que c’était le bon moment, la photographie est belle.

Bodrick est content de me voir, Jocelyne, son épouse, également. Leur présence est importante, forte, c’est la première photographie que j’ai prise. Leur présence en France n’est pas acquise, je les ai aidés, j’espère que leur dossier aboutira. Encore un an m’a-t-il dit.

Toutes et tous me disent leur fierté de figurer sur ces panneaux, de faire partie de l’exposition. Ils sont surpris du résultat, ils ne s’attendait pas à cela, c’est beau, très beau, les passants marchent, tournent la tête, regardent les photos, parfois s’arrêtent, cela les touchent.

Mais hier, une barbarie s’est déroulée dans un lycée à Arras. Cela nous a touché, Sébastien et moi. Comme enseignant retraité. Je me souviens de Charlie, je me souviens du 13 novembre… je me souviens des pleurs dans la salle des professeurs. Nous ne pouvons pas faire autrement, Sébastien et moi, que d’évoquer cette événement tragique lors des courts discours que nous avons prononcés l’un et l’autre. Une des réponses à cette barbarie, c’est ce que nous avons essayé de faire, c’est ce que nous proposons dans nos pratiques artistiques photographiques ou poétiques. Construire un monde de paix et de culture, c’est à dire, de rencontre de l’autre, de l’altérité : demander à quelqu’un d’où il vient, c’est lui demander d’invoquer, d’une manière ou d’une autre, une souffrance.

Et aussi : que regardons-nous à nous arrêter devant ces photographies ? Que cherchons-nous ? Est-ce que cette famille ressemble à la nôtre ? Est-ce nous pourrions nous y retrouver ? Quelle image de nous-mêmes nous renvoient ces portraits collectifs ? Les courts poèmes de Sébastien, mon ami, sortes de poèmes-haïkus, explorent ces questions et notre rapport au lieu, comme une quête d’un « souffle vital » ;  toutes ces personnes, dans leurs différences et leurs ressemblances, construisent un monde d’humanité. Qu’elles en soient remerciées.