7 mai 2020, Pascal

7 mai 2020. La fin du premier confinement est annoncée, on voit à nouveau des traînées d’avion dans le ciel. Je vais un peu plus loin que le kilomètre qu’on nous autorise depuis plus de 45 jours. Je marche, un homme est penché au bord du champ, pas très loin du chemin. « Hé bonjour monsieur ». Je m’arrête, la conversation s’engage, il veut parler. Il est seul, avec son vieux père depuis toutes ces semaines, il me dit qu’il s’appelle Pascal, qu’il sort d’années de maladie. Il cueille du plantain pour ses lapins, et qu’il ne faut pas confondre avec le faux plantain qu’il me montre aussi. Il me raconte la Marne toute proche, les baignades des amoureux qui s’y passaient quand il était jeune. Il me parle aussi de son cochon d’Inde marron de son enfance, Chocolat ! Tous les cochons d’Inde marron d’enfant s’appellent Chocolat.

Je lui demande si je peux le photographier, il est d’accord. Je pensais faire du paysage, j’ai un merveilleux objectif, mais un 18mm ! Ça déforme le 18mm si on n’y prête attention, et surtout si on est trop prêt du sujet. Trois mètres, c’est la bonne distance, il est grand, mince, je me mets aux raz du sol, il le paraîtra encore plus. Sa carriole, très proche, paraît immense par rapport à lui.

Depuis cette photo, nous nous saluons toujours. Il m’appelle maintenant « mon ami Jean-Charles ! », ça me fait rire, nous nous tutoyons, nous nous croisons souvent.

C’est ça la photo pour moi, la rencontre de l’autre, du différent et de l’autre moi-même. Les personnes que je photographie ne sont pas réduite à leur emprunte numérique sur le capteur de l’appareil photographique, elles ne sont pas que cela, et elles me parlent, souvent, presque toujours. Le portrait, sans cela, se réduit à un narcissisme primaire qui ne montre, paradoxalement, que le photographe : que je suis bon photographe !

Tous les portraits du livre sont issus de rencontres, parfois banales, souvent intéressantes, toujours belles. La semaine dernière, Marie-Lou, 86 ans, une ancienne maman d’élève, m’a fait un mot pour me dire qu’elle ne savait pas trop comment le commander. Je suis allé chercher son chèque, je l’ai fait pour elle. Je suis resté une heure et demi, nous avons évoqué ses enfants, mes premières années d’enseignement il y a si longtemps, ses petits et arrières petits enfants ! Et puis, avant de partir, elle s’inquiète encore de recevoir le livre : « Je ne donne pas votre adresse à l’éditeur, il passera par moi, et j’aurai le plaisir de vous l’amener moi-même ! », lui ai-je dit en partant. Nous nous sommes embrassés.

Pour participer à l’édition ou relayer l’information